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Pierre Gibert évoqué par son ami de toujours Pierre Causse

(extrait de l'ouvrage PIerre Causse)

Entretien Pierre Causse et le Père Glénadel

Groupés autour de la table familiale de Tour-Sainte, nous nous rappelons que le Père Gibert a rejoint la Maison du Père depuis décembre 1969 déjà.

P. Glénadel :
Nous n’avons eu, pour nous rappeler le souvenir de Pierre Gibert, qu’un petit entrefilet… dans le bulletin provincial de Toulouse.
P. Causse :
Très volontiers, je répondrai à vos questions !
P. Glénadel :
J’ai cru comprendre que vous le connaissiez depuis très longtemps.
P. Causse :
Depuis notre entrée à l’Ecole apostolique de Notre-Dame-de- Prime-Combe, en 1934. Je devais avoir 12 ans et lui 11 ; il arrivait de son village natal : Saussan, dans l’Hérault ; son père était viticulteur, ainsi que son frère. Il arrivait avec cette foi paysanne, cette solidité de terrien qu’il a gardées toute sa vie.
P. Glénadel :
Étiez-vous dans la même classe, le même cours ?
P. Causse :
Non, il avait déjà fait sa sixième, au Petit Séminaire de Montpellier et il entrait en cinquième, tandis que j’arrivais de l’école primaire et entrais en 6°.
P. Glénadel :
Pour vous, jeunes garçons qui arriviez de vos villages, quelle a été la première impression, en arrivant auprès de N.D. de Prime-Combe ? Prime-Combe vous était connue ?
P. Causse :
Oui, je connaissais Prime-Combe : j’y venais chaque année, en pèlerinage, avec ma paroisse. Les deuxièmes dimanches d’octobre, tous les paroissiens de Lunel montaient en processionnant jusqu’au sanctuaire.
En arrivant à Prime-Combe, je retrouvais donc des lieux qui m’étaient familiers, puisque depuis ma plus jeune enfance, je venais là avec mes parents, puis avec des groupes de jeunes.
Prime-Combe représentait pour nous alors, le lieu de la sécurité, de l’épanouissement, de la joie austère ; sous ses pins maintenant disparus depuis l’incendie de 1962, un cadre riant favorisant la réflexion, les jeux dont nous savions profiter les uns et les autres et, surtout, l’espérance de réaliser notre rêve : devenir Prêtre.
P. Glénadel :
Ainsi, depuis la sixième jusqu’à la Première, il y eut sûrement des liens de camaraderie et même d’amitié ; avez-vous quelques souvenirs ?
P. Causse :
Ils ne manquent pas ! Mais enfin, ceux qui nous ont connus ont gardé le souvenir de jeunes particulièrement chahuteurs. Le tandem Causse-Gibert était inséparable et remarquable surtout par...j’ose le dire…le chahut qu’il provoquait parfois !
À une certaine époque, nous étions devenus la bête noire du préfet de discipline qui un jour, excédé par nos espiègleries, nous avait donné à étudier le 3e acte d’Andromaque.
P. Glénadel :
Après ces six ou sept années, vous avez commencé votre séminaire interne, mais je crois que Monsieur Gibert n’était pas avec vous.
P Causse :
En effet, il est parti en 1939, faire son séminaire à Pont-Chevron, puisque la guerre avait obligé les séminaristes à quitter Saint-Lazare.
P. Glénadel :
Vous parlez de séminaire : qu’entendez-vous par« séminaire ? »
P. Causse :
Il s’agit du séminaire interne, tel qu’il s’est toujours fait dans la Congrégation. Il partit donc à Pont-Chevron, sous la direction de Monsieur Pumir. De mon côté, je terminais cette année-là mes humanités et, en octobre 1940, j’entrais moi-même au séminaire à Prime-Combe. La défaite avait coupé la France en deux parties et Pont- Chevron était dans la zone occupée..
P. Glénadel :
Vous avez dû entendre parler de ce que faisait le Père Gibert ?
P. Causse :
Bien sûr ! Le Père était méridional ; il n’avait pas besoin de le dire ; on s’en apercevait à ses premiers mots et c’est la raison pour laquelle il fut surnommé « Marius » !!!
Pendant son séminaire interne, il fut ce qu’il avait été à Prime-Combe : enjoué, jovial, continuant à toucher un peu à tous les instruments, car il était musicien dans l’âme. Il était aussi un excellent chanteur, comme son père et son frère d’ailleurs.
Déjà, à Pont-Chevron, le Père était l’animateur des festivités et des chants, des soirées que l’on pouvait vivre, là-bas, en zone occupée.
Il eut un office, un, en particulier, dont il garda le plus amusant souvenir ; il était chargé des porcs… Comme à Pont-Chevron, les séminaristes (comme on disait) « crevaient de faim, » il enviait la nourriture qu’il apportait aux cochons de Pont-Chevron !
P. Glénadel :
J’ai cru comprendre que son séjour au séminaire fut l’un des meilleurs temps de sa vie.
P. Causse :
Oui, car il eut la possibilité de nouer de solides amitiés. Il retrouva d’ailleurs franche et loyale camaraderie avec ceux qu’il avait laissés à Prime-Combe et qu’il retrouva, en 1944, après la guerre, à N.D. Du Pouy.
P. Glénadel :
Et ce fut la dernière étape avant le Sacerdoce ; vous souvenez-vous de quelques faits ayant trait à cette époque où, après avoir été séparés de la Communauté par le S.T.O, vous vous retrouviez là, en pleins moments de crise, pour vous préparer à ces lendemains que vous ne connaissiez pas, ces lendemains missionnaires ?
P. Causse :
Nous étions prêts, à cette époque-là, à toutes les aventures et nous parlions souvent de notre vie missionnaire ; c’est cela surtout qui nous hantait.
Le Père Gibert souhaitait ardemment partir en Amérique du Sud. La Chine ne le tentait pas, ni même Madagascar, contrairement à notre ami, Adrien Gaz de St-Bauzile-de-Putois qui, lui, est parti à Madagascar le lendemain de son ordination.
Le Père Gibert, lui, rêvait de partir au Chili ; il connaissait d’ailleurs bien l’espagnol qu’il parlait admirablement. Il avait des ascendants espagnols.
Souvent, nous nous entretenions de ces possibilités, mais…il faut dire que notre attachement au Midi ne faisait que grandir ! Nous discutions souvent de littérature provençale et je me revois encore avec lui, dans certaines promenades, en compagnie d’autres méridionaux, partant avec les œuvres de Mistral sous le bras et, surtout pendant les mois d’été, à l’ombre des pins, déclamer, lire à haute voix, les poèmes de Mistral.
P. Glénadel :
Avez-vous quelques souvenirs du jour de l’ordination du Père Gibert ?
P. Causse :
Oui, spécialement de sa première Messe dans son village de Saussan, village à la foi chrétienne solide. Elle fut un triomphe pour le Sacerdoce et j’ai retrouvé le sermon dans lequel le Père remerciait ses compatriotes de l’avoir aidé à monter à l’autel, par leur foi et par leurs prières. Le Merci qu’il adressait n’était pas un Merci personnel, mais c’était le Merci du Prêtre qui a conscience de faire partie d’une lignée.
Dans cette allocution, il soulignait qu’il était le quatrième prêtre du village natal, actuellement vivant dans le ministère.
P. Glénadel :
Son placement a-t-il été pour lui une surprise ?
À cette époque, beaucoup de jeunes avaient l’Amérique du Sud comme objectif et je me souviens d’avoir rêvé, moi-même, d’aller en Colombie.
P. Causse :
Nous étions au lendemain de la guerre ; nos communautés de France, notamment les maisons de Mission, vivaient au ralenti, depuis la séparation.
Les grands séminaires et les écoles apostoliques étaient en plein essor ; les maisons de mission avaient besoin d’un renouveau. Dans le nord, à Loos, il y avait bien une maison de mission florissante, mais les autres vivotaient, malgré le travail acharné de nos confrères.
Il semble bien que la politique de la congrégation, au moins en France, fut de renforcer les maisons de mission, sans oublier pour autant les missions étrangères. Plusieurs jeunes prêtres, du cours du Père Gibert, partirent à Madagascar et en Chine.
L’Amérique du Sud était fermée aux Français : c’est pourquoi le Père fut placé en 1947 à Toulouse, maison qui devait être renforcée par des éléments jeunes.
En 1948, je le suivis moi-même et nous avons travaillé ensemble dans les missions, pendant quelques années, jusqu’à son départ à Lyon.
P. Glénadel :
Avez-vous quelques anecdotes de votre vie de missionnaires ?
P. Causse :
Nous avons été un peu à la jointure de deux types de missions.
Tout d’abord, la mission Paroissiale : on arrivait dans la paroisse quelques jours avant l’ouverture de la mission et l’on visitait toutes les familles…ce qui n’était pas toujours tellement facile, surtout dans les villes où il fallait faire du porte à porte…et pas toujours intéressant, car il fallait faire vite. Le contact était trop rapide, d’autant que l’on ne rencontrait guère les hommes qui, eux, étaient au travail.
Nous préparions un peu la mission avec le clergé. Nous fîmes surtout ce genre de missions durant les années 1948-1951-1952.
Puis vint la fondation du Centre Pastoral des Missions à l’intérieur qui nous fit amorcer un virage, une mutation.
La Mission paroissiale progressivement laissait place à la mission Générale ou Régionale ; elle s’adressait non seulement à une paroisse, mais aussi à toute une ville, tout un secteur, toutes les catégories sociales. Elle voulait mobiliser toutes les forces apostoliques d’une ville ou d’un secteur donné.
C’est donc vers le C.P.M.I. que la Province du Midi s’orienta et le Père Gibert fut l’un des plus ardents à entrer dans ce mouvement. Nous fîmes ensemble plusieurs sessions pour étudier de nouvelles méthodes et nous préparer à une nouvelle manière de travailler. Ce fut une période exaltante, car la mission générale ou régionale permettait d’atteindre un plus grand éventail de personnes, de toucher à d’autres activités, d’aborder de réels problèmes de vie. Cette mission nous faisait travailler étroitement avec l’Action Catholique.
Le Père perfectionna ainsi non seulement ses visées missionnaires, mais aussi ses attitudes intérieures, par rapport à la mission.
P. Glénadel :
Est-ce pendant ces missions que le Père devint « le vagabond du Bon Dieu ? »
P. Causse :
Parmi les grandes missions de l’époque, nous pouvons signaler celles de Foix (Ariège), Pamiers (Ariège), Toulouse, Bordeaux, St-Girons (Ariège), celles aussi de la Camargue. Dans l’Hérault : secteur de Capestang et de Clermont.
Le père commença à s’initier à la guitare, pendant la mission de St-Girons : nous avions un prêtre ami qui jouait excellemment et le Père Gibert qui était né musicien, lui pour qui un instrument n’avait pas de secret…s’initia.
Il suffisait qu’il prît…flûte, accordéon ou guitare, pour qu’au bout d’une demi-heure, il fut déjà à même de jouer quelques morceaux.
Il se mit à composer pour lui-même quelques chansons et, comme celles-ci avaient du succès, encouragé par tous, il en composa d’autres. Il édita même un disque accompagné d’un recueil de chansons « Le vagabond du Ciel. »
P. Glénadel :
Mission, guitare…il y eut aussi dans la vie du Père, un autreamour ? Le pèlerinage aux « Saintes-Maries… » Avez-vous quelques souvenirs sur ce point-là ?
P. Causse :
Les souvenirs ne manquent pas, car pendant près de vingt ans, l’un et l’autre nous avons été les animateurs de ce pèlerinage, à la demande d’ailleurs de Monseigneur l’Archevêque d’Aix-en-Provence.
Voyant l’importance que prenait le pèlerinage et les difficultés qu’un prêtre, seul, le Curé de la Paroisse, devait affronter, Monseigneur suggéra de confier l’animation et la direction de ces journées, à une équipe.
C’est alors que Monsieur le Curé des Saintes-Maries demanda à notre Supérieur de nous envoyer chaque année, pour le pèlerinage.
Ainsi, nous avons été émerveillés de la foi de ces pèlerins : humbles travailleurs de nos régions, gitans venus de très loin et qui ont été éveillés, par leurs aumôniers à un authentique christianisme.
Nous avons pu constater, d’année en année, le bien spirituel que le Seigneur accomplissait. Je puis affirmer que, malgré la publicité souvent mensongère, ce pèlerinage reste un haut-lieu de prière.
Qui peut assister, sans être profondément ému, à la montée et à la descente des Châsses des Saintes Maries, dans le déferlement des chants et des prières ?
Le pèlerinage nous procurait aussi des contacts précieux et d’abord celui des aumôniers gitans. Ils nous apportaient leurs expériences auprès de ces pauvres gens qu’ils essaient d’évangéliser : préparation au Baptême, première Communion des enfants et des adultes, préparation à la Confession, initiation à l’Eucharistie pour les adultes…autant de choses émouvantes et réconfortantes.
Il y avait aussi les contacts avec les pèlerins et parmi les gardians. Le Père Gibert excellait dans ces rencontres, car il avait le sens de ce qu’il fallait dire et faire. Il savait partir de leur vie et c’est au contact de ces hommes un peu rudes, de ces hommes de la nature, que nous apprîmes à découvrir d’authentiques valeurs.
Certes, leur foi n’était pas toujours très éclairée, mais elle ne demandait qu’à l’être et Pierre Gibert, pour sa part, s’y employait.
Voilà pourquoi ces hommes de la terre lui donnèrent leur estime et lui manifestèrent leur reconnaissance, lorsque le Seigneur le rappela à lui.
P. Glénadel :
Il nous faut revenir à Marseille. Je crois bien que Pierre Gibert a été placé dans la maison de Tour-Sainte, bien avant vous ?
P. Causse :
En effet, Pierre Gibert est arrivé à Marseille en 1958. J’y suis arrivé moi-même en 1962. Nous nous retrouvâmes donc là, c’est une manière de parler parce que nous ne nous étions pas quittés.
À Marseille donc, nos relations furent ce qu’elles étaient avant notre rencontre à Tour-Sainte, parce qu’en définitive, Pierre Gibert resta peu à Marseille, bien qu’il y fût placé, sa vie, son activité étaient ailleurs.
Il prit (il faut le dire) peu de part à l’activité apostolique de la Ville de Marseille en dehors de la mission que nous prêchames ensemble dans le secteur de Saint Julien – Bois Luzy, pour ne pas parler de Saint Barnabé. Mais à Marseille, toutes les fois qu’il venait, le Père Gibert était le confrère gai, charmant, enthousiasmant qu’il ne cessait jamais d’être, et dès qu’il était là, on peut dire que lamaison était emplie de ses chansons. C’était, entre les murs, des échos de guitare, des enregistrements. Autant de choses qui nous réjouissaient et qui nous manifestaient sa présence amicale.
Lorsqu’il était là, bien sûr, surtout à l’occasion des fêtes, il ne pouvait pas passer inaperçu, surtout lorsque, avec sa guitare, il animait nos fins de repas. Nous gardons tous le souvenir, souvenir sonore, d’ailleurs enregistré, de ces aimables après-midis, où Pierre Gibert n’arrêtait pas de chanter, ce qui faisait dire de lui, en plaisantant : « Il est comme le tambour de Cassis, il faut lui donner 20 sous pour qu’il commence et 50 pour qu’il s’arrête. »
P. Glénadel :
Oui, ce sont de très bons souvenirs cela, mais il ne resta pas à Marseille. Les Supérieurs l’appelèrent au « Berceau ; » cela nous étonna tous, mais, lui partit, je crois, gaiement. Il voyait là, en effet, un moyen plus efficace de se donner à la jeunesse et spécialement à ces jeunes qui désirent devenir Missionnaires, car il sentait bien que le problème de la relève était un des plus importants actuellement pour la Congrégation.
Quelques mois plus tard, nous le revoyons non pas à Marseille même mais dans son pays natal, c’est la dernière période de sa vie.
Vous êtes allé le voir souvent, que pensez-vous de ce séjour ?
P. Causse :
Avec son retour dans son village natal, à Saussan, Pierre Gibert entre dans une nouvelle étape de sa vie, la dernière. Ce sont des circonstances bien douloureuses qui l’ont ramené chez lui.
Son frère, gravement atteint en mars 1969, meurt très rapidement le 15 avril de cette même année, laissant trois enfants jeunes et une petite propriété qu’il essayait péniblement de remonteraprès le gel catastrophique de 1963.
Pour subvenir aux besoins de ses jeunes neveux, de sa belle-sœur et de sa vieille mère, Pierre Gibert est autorisé, par le Visiteur de la Province et son Conseil à partir chez lui, pour continuer le travail de son frère jusqu’aux vendanges prochaines de façon que cette récolte ne soit pas perdue, car elle est le seul gagne-pain de cette famille, et de manière aussi à prévoir l’avenir, à chercher à qui confier cette propriété pour que soit poursuivi le travail.
C’est donc la raison majeure qui le conduisit à Saussan. Là il se mit à travailler d’arrache-pied. On le voyait partir tous les matins sur le tracteur, labourer la vigne, sulfater, en un mot faire tout le travail des viticulteurs, travail auquel il n’était plus habitué et puis le soir il célébrait la messe dans son église.
Les quelques mois qu’il passa dans son village furent un véritable apostolat ; une véritable prédication. J’entends encore un vieux paysan de chez lui me dire : « Cet homme est admirable, lui qui n’a jamais travaillé la vigne, le voilà qui part plus tôt que nous, qu’il rentre parfois plus tard que nous…il n’arrête pas de travailler ! On parle des prêtres ouvriers, de leur apostolat, mais nous, nous en avons un et nous en sommes fiers. »
En effet, si Pierre Gibert souffrait de ce travail qu’il devait faire et qui lui était pénible, il trouvait aussi des joies très réconfortantes car il ne fut jamais si proche de ses compatriotes que durant ces quelques mois. Il partagea pleinement la vie du village. On le voyait tous les jours où il ne travaillait pas, le dimanche notamment, sur la place du village, causant avec les hommes, avec les jeunes gens. Là encore il était prêtre, il aidait les gens à réfléchir, il encourageait, il réconfortait. Et ce travail-là, ce travail à la fois humain, spirituel et sacerdotal, il l’accomplit jusqu’après lesvendanges. Alors que tout était mis en ordre, la récolte rentrée, il avait pris toutes les dispositions pour que la propriété fût prise en main par un bon fermier. Il était prêt à repartir au « berceau » et il comptait fermement reprendre son travail…mais le mal était là, il devait s’arrêter.
P. Glénadel :
Nous en arrivons maintenant aux quelques mois de maladie et de souffrances durant lesquelles Pierre Gibert, seul, dans son village, se prépare à paraître devant Dieu. Je crois que vous avez eu, à ce moment-là, beaucoup de contacts avec lui…pourriez-vous nous dire quelques mots de cette montée spirituelle ?
P. Causse :
Ce ne furent pas quelques mois, mais quelques semaines ! En effet, Pierre Gibert depuis longtemps, souffrait de l’œsophage, disait-il de l’estomac, il ne savait trop. Et, devant une maigreur persistante et une douleur qui le faisait cruellement souffrir…il se décida à consulter un médecin. Hélas ! Il était déjà trop tard ! les examens, puis une intervention chirurgicale, prouvèrent que le mal avait fait son œuvre et qu’il était fatal !
Au sortir de l’hôpital de Montpellier, il se retira non pas dans son village natal, mais dans la maison de sa sœur à Montpellier et il vécut là six semaines, entouré de l’affection de sa mère, de sa sœur, de ses neveux et de tous les siens, endurant des souffrances, au début relativement supportables, mais vraiment atroces les dernières quarante-huit heures de sa vie…
Et de même que nous avions assisté à une montée spirituelle de Pierre Gibert dès son retour dans son village natal après la mort de son frère, nous fûmes une fois de plus, les témoins d’une nouvelle montée spirituelle à l’occasion de cette maladie. Gardant toujours
sa même franchise, un jour j’allais le voir, il me demanda brutalement : « Toi, au moins tu ne me cacheras pas la vérité, peux-tu me dire ce que j’ai ? » Et, avec des ménagements bien sûr, j’essayai de lui faire comprendre qu’il était atteint d’un mal grave, sans lui dire pour autant que ce mal devait lui être fatal, un mal suffisamment grave pour qu’il mette en ordre ses affaires. Je le voyais bien disposé, très calme, très serein ! Il me fit alors cette réflexion : « Si on avait pu me dire que je pourrais un jour mourir d’un cancer… ! »
Profitant de ce qu’il entrevoyait, je me permis, compte tenu de notre amitié et de tous les antécédents, de tout ce qui avait précédé entre nous de réflexions, et de prières, je me permis de lui poser la question : « Et si tu devais partir, es-tu prêt ? » Il me répondit : « Je suis prêt. »
Je le revis plusieurs jours de suite, car mon Ministère m’avait amené en ce début de novembre 1968 au grand Séminaire de Montpellier, j’en profitais pour lui dire : « Puisque je suis là et que tu peux dire la messe dimanche, qui est la fête de la Dédicace, et si je venais concélébrer avec toi ?... » car Pierre Gibert se levait ; pratiquement il ne resta couché que les dernières quarante-huit heures de sa vie. Sa souffrance était suffisamment supportable pour qu’il puisse se déplacer, jouer de la guitare, écouter la radio, regarder la télévision.
Pierre Gibert me répondit : « Bien entendu tu viendras dimanche concélébrer et je serai très content d’être avec toi. » Je le lui avais promis, le Père Gaziello viendrait avec moi.
Comme nous étions seuls, j’ajoutais « Et si je te donnais le sacrement des malades ?... »
C’est alors que son visage changea et qu’il me posa simplement cette question angoissée : « Tu crois ? » Je lui répondis :
« Compte tenu de notre conversation d’hier et de ce que nous prêchons aux autres, tu sais aussi bien que moi, que le sacrement des malades n’est pas le sacrement des morts, mais celui des vivants, je pense que toutes les conditions sont réunies pour que tu puisses le recevoir. » Il acquiesça : « D’accord, tu me donneras le sacrement des malades, mais alors préviens ma mère, qui ne se doute de rien. » Je revins donc le lendemain pour préparer sa mère et pour lui dire que l’état de Pierre était assez grave pour recevoir le sacrement des malades. Sa mère l’avait déjà compris : « Je me doute bien que les choses sont graves, il ne me dit rien, personne ne me dit mot, mais, je m’en doute, et, puisque vous l’avez décidé tous les deux, vous le ferez. »
Le dimanche neuf novembre, le jour de la fête de la Dédicace, le Père Gaziello et moi nous rendîmes chez le Père Gibert. Il avait déjà préparé la table d’autel dans la salle à manger. Sur la table, il avait posé les photos de famille : celle de son père, et d’autres.
Sa famille était là réunie : sa mère, sa sœur, son beau-frère, ses neveux et nièces. Lui-même prépara sa famille à la messe en rappelant la liturgie du jour « La Fête de la Dédicace, » dit-il, va nous rappeler la venue du Christ dans la maison de Zachée. Aujourd’hui, le Christ va venir dans notre maison, nous en profiterons pour le remercier de venir chez nous et nous le remercierons aussi pour les bienfaits que nous avons reçus, notamment les bienfaits de la famille. Nous nous sommes toujours bien entendus entre nous, nous nous sommes soutenus et aimés, nous remercierons Dieu de cela, et, je célébrerai la messe pour les morts et les vivants de la famille et nous remercierons Dieu pour ce bien de l’amitié… dans l’épreuve de la maladie, l’amitié est un
trésor, j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte. J’en profiterai, nous en profiterons pour tous ces amis qui sont venus me voir, qui viennent me voir et qui me témoignent leur sympathie, je prierai plus particulièrement pour les confrères de la Province, pour ceux de Tour-Sainte, et puis nous remercierons Dieu pour le bien de la Foi. C’est dans les épreuves que nous nous rendons compte de la nécessité de la Foi, de tout ce qu’elle peut nous apporter. Nous en avons reçu cette foi de Dieu, nous saurons l’en remercier. »
Le Père Gibert commença la messe. Après la lecture de l’Evangile, il fit lui-même une homélie très courte en reprenant les mêmes idées de la venue du Christ au milieu de nous, de la reconnaissance que nous devrions lui manifester, et puis, s’adressant à moi, il me dit : « Explique la catéchèse du sacrement des malades. » C’est ce que je fis.
Lui-même s’assit sur son fauteuil et devant tous je donnais le sacrement, disant à haute voix ces magnifiques prières pleines de foi, de réconfort, et par lesquelles nous demandons en même temps la santé de l’âme et si Dieu le permet le recouvrement de la santé du corps.
Inutile de dire que ces paroles prenaient là tout leur sens, que chacun les recevait, les entendait avec tout leur poids, toute leur force et cela n’était pas sans émotion.
La messe continua. Au moment de la communion, Pierre Gibert donna la communion sous les deux espèces à sa mère, sa sœur, aux membres de sa famille et pendant quelques instants nous fîmes l’Action de grâce. Pierre Gibert la dirigea en reprenant ses mêmes idées : action de grâce pour le bien de la famille, de l’amitié et de la Foi.
La messe se termina dans la sérénité. Après la messe, comme nous remettions tout en ordre, je le regardais : « Tu vois, lui dis-je, tout s’est bien passé ! » Il me regarda intensément : « Quand on a la foi, tout se passe bien. »
Après ces paroles de réconfort, le dimanche se passa comme tous les autres jours. Il reçut beaucoup de visites.
Le dimanche suivant nous devions le revoir à Prime-Combe où nous avions une réunion des prêtres de la Mission de la région apostolique Provence-Méditerranée. Le lundi 16 novembre, il concélébrait la messe avec nous. Comme lors de la retraite de Viviers il tint l’harmonium, il chanta avec toute sa voix, sa voix des grands jours, cette voix qui s’accordait si bien avec les harmonies du mistral, cette grande voix qui remplissait la chapelle de Prime-Combe, qui faisait vibrer les vitres, il chanta et nous fit chanter ce jour-là, la messe qu’il venait de composer, cette nouvelle messe :
« Seigneur, prends pitié ! »
Faut-il dire que, sachant tous l’état de sa santé, le sachant condamné et l’entendre chanter avec tant de fougue, tant de foi, n’était pas sans créer parmi nous une certaine émotion.
Ce fut notre dernière concélébration avec lui : concélébration vivante, chantante. À partir de ce jour-là, les souffrances s’intensifièrent et, quelques jours après, il devait entrer de nouveau à l’hôpital et rendre son âme à Dieu au matin du 4 décembre 1969.
Depuis son opération, il y avait exactement un mois et treize jours.
Le verdict du médecin s’était réalisé, mais jusqu’au bout Pierre Gibert avait gardé sa Foi, son optimisme, croyant jusqu’au bout à sa guérison, mais s’en remettant totalement à la volonté de DIEU.

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2026 Pierre-Gibert.fr – Version 1.2.8 Dernière mise à jour 10 octobre 2026

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